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La Libre Belgique - Tasiaux City

REPORTAGE

C'est clair: cette fois, on se rapproche du Chevauchoir, à Lesves. Les crépitements dans la radio, branchée sur 105.5, se font plus discrets. On entend plus nettement les paroles d'une chanson en wallon accompagnée à l'accordéon, puis un très disco «Dancing on a saturday night». A Clo-Clo qui pleurniche «Il m'arrive souvent d'être heureux» succède un mielleux chanteur de charme qui susurre «Toi petite, prends ma main». Kitsch mais sympa, pour un samedi matin ensoleillé dans la campagne namuroise.

La pancarte rouillée, le long de la longue route droite entre les champs, confirme: c'est ici. «Radio Chevauchoir. Tir aux clays, style kermesse. 11 et 12 août» - une couche de peinture masque la date précédente. Le troisième week-end de juin, la famille Tasiaux utilise le verso du panneau qui annonce la grande kermesse du Chevauchoir. En mars, elle organise le Grand feu et le carnaval. En décembre, saint Nicolas reçoit les enfants dans son studio. Ces activités font vivre, avec un peu de pub et d'innombrables dédicaces, la radio familiale «Chevauchoir FM».

Familiale, on peut le dire. Le studio jouxte, à droite, la maison de la maman, Simone, et la station essence-garage du cadet, Francis. A gauche, la demeure de sa soeur Lysiane, dans un jardin où se côtoient aguicheuses Venus blanches et farceurs nains multicolores; le tout à quelques jets de pierre des serres «Au jardin fleuri» de leur frère Jacquy, et de la maison de l'aîné, Michel. Seule Cécile (jumelle de Claudy, décédé) n'habite pas dans ce périmètre de quelques centaines de mètres et n'anime pas une émission radio. Pour faire plus simple et court, disons, comme le dernier arrivé des animateurs bénévoles de la radio, Michaël: «Chevauchoir, en fait, c'est l'histoire d'une famille».

Celle de Simone et Marcel Tasiaux (aujourd'hui décédé), qui s'installent en 1951 au lieu-dit du Chevauchoir pour y monter un garage. Il y a 19 ans, le paternel fonde Radio Chevauchoir avec son fils Michel qui rêve d'être animateur. Le studio est successivement installé dans un bureau, une baraque sur le parking, la salle de bain après l'incendie de cette «caravane», et le bâtiment en dur dont les enseignes Jupiler et Ciney rappellent qu'on ne fait pas qu'y travailler.

«Normalement, le samedi matin, on a l'émission «V comme voyance» - les gens appellent pour savoir si un malade va guérir, s'ils vont réussir leurs examens, etc. - mais le voyant est absent aujourd'hui, donc on a mis le robot qui passe les CD»

Explique Lysiane, directrice des programmes. Toute la famille, beaux-enfants compris, est mobilisée pour le tir aux clays qui vient de débuter dans un champ, juste de l'autre côté de la grand-route.

Un «blanc» de deux secondes et l'âme des Platters envahit la pièce avec leur langoureux «On... ly youououou». Le mur du petit studio des animateurs est tapissé de cartes postales dédicacées rappelant le passage (sur les ondes et souvent dans ces murs) des stars locales, des chouchous des auditeurs de Radio Chevauchoir: Frank Michael, Jean-Luc Lahaye, Pierre Milan, Henri Golan, Robert Frédéric, André Loppe, Michel Pruvot, Armony, Loretta, Manuella, Marisa, et caetera. Des 45 et 33 tours suspendus à des fils de nylon tournent en rond, dans le studio technique. Dans le studio des interviews, des fleurs artificielles posées à côté du micro, sur une nappe à carreaux, accueille les visiteurs. Et, partout, sur les murs, les étagères et les appuis de fenêtre, des dizaines de chevaux: en porcelaine nacrée, en peluche, en poster...

Dans le prolongement direct des studios vitrés, un bar et des tables accueillent le dimanche les «accros» de l'apéritif musette animé par Lysiane, ou du thé dansant. C'est là que les fidèles auditeurs deviennent spectateurs, le temps d'un concert en direct.

Lysiane détaille la programmation hebdomadaire: Lucy anime «les romantiques», Jacquy «Amis les jeunes» et «Chantez dansez» où les auditeurs chantent en direct, Erika (la femme de Michel) «Hello good morning» et «Les 3x20 ans et plus», Simone «Coup de chapeau» (accordéon chanté) et «Wallon a vos moujo», Lysiane «Disques demandés», son mari Rocky une émission sur les PME de la région etc. Quelques émissions d'info pratique ponctuent la grille-horaire qui s'étale de 8 à 22 h. «On a essayé de varier le programme. Mais c'est l'accordéon qui garde le plus de succès», selon Lysiane. La radio locale y consacre des émissions. «La RTBF essaie de nous recopier. C'est dommage: chacun son style, non?»

«ON FAIT CE QUE LES AUTRES NE FONT PAS»

Ce n'est pas son frère Michel qui démentira. Son épouse Erika est accordéoniste. Sa réputation dépasse le cadre de la région, où elle anime des bals et des thés dansants, puisqu'elle représente régulièrement la Belgique lors de concours internationaux et a sorti plusieurs CD (rendez-vous sur www.erika.com). Mais aujourd'hui, animation familiale oblige, elle est clouée derrière la caisse du tir aux clays. Michel, fine moustache et bonne mine, casquette à l'effigie des serres voisines de son frère et T-shirt au logo de la société de promotion de talents dont il fait partie, ajoute:

«Il n'y avait pas de média pour l'accordéon. On a décidé de faire la promotion de jeunes. On essaie toujours de faire ce que les autres ne font pas, puis quand ils voient que ça marche, ils copient!». D'autres exemples? Michel en a à foison. «Au lieu de faire l'élection de Miss Chevauchoir, on a fait l'élection de Super Mamy. Pfff... Nostalgie a repris l'idée. On a donc abandonné». «Regardez: on a glissé quelques clays blanches parmi les rouges. Quand on tire une blanche, on gagne une bière. Et bien, personne n'y avait pensé avant nous!»

Au fait, Michel insiste: comme l'indique le panneau annonçant l'événement: «Ici, c'est style kermesse. Ce n'est pas un concours. On ne gagne que des bières. Tout le monde peut venir, même les amateurs. Pas question de faire le malin, de critiquer ceux qui sont moins doués. On se veut professionnel mais très proche du public». Tout est là. «Quand on fait notre grande fête, en juin, on barre la route dans les deux sens, il y a un chapiteau. Il y en a pour tous les goûts» : la messe «parce que les personnes âgées aiment ça», la «pléiade d'artistes» confirmés ou débutants, qui passent en direct sur Radio Chevauchoir, mais aussi un bal musette, une brocante, un apéritif -musette aussi -, un dîner boulettes-sauce tomate... «Le Flamand Jean Martens, les gens l'aiment beaucoup, ça fait 19 ans qu'il vient, confie Michel. Ce claviériste qui accompagne les chanteurs «a un style, vous savez, flamand... C'est un peu «carnaval». Et on fait ça sans répétition. C'est ça, la chaleur!», dit Michel en insistant sur le «ça».

UNE CHOPE OU UN CAFÉ SOUS LA TENTE

Dans le champ, les tireurs commencent à affluer. Des «pull!», «waïe» et «ah!» brefs fusent régulièrement, signaux destinés à actionner la machine à ressort qui crache les cibles d'argile. Entre deux séries de tirs, on sirote un café ou une chope sous la tente. Une pancarte posée au pied d'un arbre prévient: «Toute personne en état d'ébriété sera interdite de tirer et exclue du champ de tir»...

Michel est intarissable. Il balaie le paysage. Là, le pylône de 50 mètres, «on l'a monté nous-même». Là, sa maison, là les serres... Un village en soi. «Tasiaux city! », se marre un de ses copains, «on devrait proposer ça au bourgmestre!». «On instaurerait un péage» pouffe Michel. «On habite trop près l'un de l'autre dans la famille », poursuit-il. «Dès qu'il y a un problème, on vient chez moi...» «Allez, allez Michel, te plains pas », l'interrompt une dame. «Si vous étiez pas ensemble, vous seriez tous malades!».

Même Benoît Mariage, qui a tourné un «Strip-tease» sur la famille et fait apparaître Radio Chevauchoir dans son film «Les convoyeurs attendent» «fait partie de la famille. Et on connaît bien Benoît Poelvoorde; il vient parfois boire un verre. Erika a animé son anniversaire». Il n'empêche: «Strip-tease, on ne le referait plus. Ils ont passé une semaine ici de 7h à minuit, à 20 de la RTBF, et dans les 13 minutes d'émission, tout ce que vous voyez, c'est tout ce qui a été raté, tout ce qui ne marchait pas!». «Fâché? Non... mais très déçu».

 

SIMONE AUX COMMANDES

«Moi, j'ai bien aimé les films de Benoît Mariage. On voyait mon mari traire la vache, et tout ça...»

Explique la maman, Simone, 68 ans, qu'un petit sourire ne quitte pas. C'est elle qui accueille les auditeurs le matin, et elle qui leur dit bonne nuit. «J'aime la radio. On est en contact avec les gens, ils vous appellent souvent». Le dimanche, ils sont là pour l'apéro musette. «Ils viennent de Temploux, de Gembloux... avec leur bouteille, et on danse».

Le Chevauchoir, c'est toute sa vie, comme dirait l'autre. «Tous mes enfants sont nés ici. Et c'est ici qu'ils ont connu leur mari ou leur femme» qui était animateur ou venait aux thés dansants... «Mon mari était ferme avec eux quand ils étaient petits. Quand ils rentraient de l'école, c'était: souper, lavés, devoirs et... radio: ils avaient chacun leur jour et leur heure».


Simone aux commandes

La «mater» Tasiaux veille au grain sur les animateurs. «J'y tiens: si j'ai une réprimande à faire à l'un d'eux, je note cela dans son carnet. Comme ça, l'un ne sait pas ce que l'autre a fait. Il n'y a pas de dispute, pas de moquerie. Une fois par an, je les invite tous à un grand dîner et ils reçoivent du vin ou des pralines». Simone a des principes: tout le monde peut faire un test pour devenir animateur, mais il faut, condition sine qua non, un certificat de bonne vie et moeurs...

Elle s'écarte un instant. La porte du studio radio-cafétéria vient de s'ouvrir. «Ah, ça fait longtemps, comment allez-vous? Vous prendrez bien un petit verre...».

 

«SIX MOIS POUR S'ADAPTER À LA FAMILLE»

On l'aura compris, les Tasiaux forment un véritable clan. On n'y entre pas n'importe comment.

«C'est dur d'être accepté par la famille, se souvient Erika. Il m'a fallu six mois pour m'adapter. C'est un mode de vie très rude. Ils ont l'habitude de crier ce qu'ils pensent à table. Quand on touche à un des frères, on a tous les autres sur le dos... Mais une fois acceptée, vous faites vraiment partie de la famille». Anne-Michelle, la femme de Jacky, confirme: «Ici, tout le monde doit travailler aux activités de la famille». Aide-soignante de formation, elle a dû se reconvertir dans l'horticulture. «Les beaux-enfants doivent être de caractère dur pour ne pas être dominé s», ajoute Erika. «Mais ils ont le coeur sur la main, embraie Anne-Michelle. «On ne regrette pas. Quand on se retrouve ensemble, c'est tellement gai». Et ce ne sont pas les occasions qui manquent. Deux jours plus tôt, ils ont encore passé une journée tous ensemble à Bellewaerde.


Au micro...

Il est 15 heures. Dans le studio, Michael Garbe, instituteur de formation, éteint le «robot à CD» et prend son micro. Sur sa feuille de route, la liste des dédicaces à réaliser. Les auditeurs ont demandé: «Valses de Vienne», Henri Golan, «accordéon», Patrick Sébastien, La Paloma, André Rieu, Julio Iglesias...

Sur une table traîne le petit livre qui retrace l'histoire de la famille. Entre deux chapitres, une phrase remplit une page: «La radio souvent imitée, jamais égalée».

© La Libre Belgique 2001